28/02/2023

Les crapauds ♫





1. La nuit est limpide,
L’étang est sans ride,
Dans le ciel splendide
Luit le croissant d’or.
Orme, chêne ou tremble,
Nul arbre ne tremble,
Au loin, le bois semble
Un géant qui dort.
Chien ni loup ne quitte
Sa niche ou son gite,
Aucun bruit n’agite la terre au repos.
Alors, dans la vase,
Ouvrant en extase
Leurs yeux de topaze,
Chantent les crapauds.

2. Ils disent : Nous sommes
Haïs par les hommes,
Nous troublons leur somme
De nos tristes chants.
Pour nous, point de fêtes,
Dieu seul, sur nos têtes,
Sait qu’il nous fit bêtes
Et non point méchants.
Notre peau terreuse
Se gonfle et se creuse ;
D’une bave affreuse
Nos flancs sont lavés.
Et l’enfant qui passe
Loin de nous s’efface,
Et pâle, nous chasse
À coups de pavés.

3. Des saisons entières,
Dans les fondrières,
Un trou sous les pierres
Est notre réduit.
Le serpent en boule
Près de nous, s’y roule.
Quand il pleut, en foule
Nous sortons la nuit.
Et dans les salades, 
Faisant des gambades,
Pesants camarades,
Nous allons manger,
Manger sans grimace, 
Cloporte ou limace,
Ou ver qu’on ramasse
Dans le potager.

4. Nous aimons la mare
Qu’un reflet chamarre,
Où dort, à l’amarre,
Un canot pourri.
Dans l’eau qu’elle souille,
Sa chaîne se rouille ;
La verte grenouille
Y cherche un abri.
Là, la source épanche
Son écume blanche ;
Un vieux saule penche 
Au milieu des joncs.
Et les libellules
Aux ailes de tulle
Font crever des bulles
Au nez des goujons.

5. Quand la lune plaque,
Comme un vernis laque,
Sur la calme flaque,
Des marais blafards,
Alors, symbolique
Et mélancolique,
Notre lent cantique
Sort des nénuphars.
Orme, chêne ou tremble,
Nul arbre ne tremble,
Au loin, le bois semble
Un géant qui dort.
La nuit est limpide,
L’étang est sans ride,
Dans le ciel splendide
Luit le croissant d’or.